Nous disons : décolonisons !
Nous n’en avons nullement fini avec la colonialité. Nous vivons dans des sociétés encore et toujours traversées par l’histoire coloniale, qui continue de blesser, de mutiler, de tuer. C’est vrai à Gaza : ce génocide procède d’une colonisation, qui implique, non seulement Israël, mais aussi tous ses soutiens en Occident. C’est également vrai en Méditerranée, où les politiques d’immigration européennes laissent et même font mourir celles et ceux que chasse la guerre ou pousse l’espoir d’une vie meilleure.
C’est vrai aussi en Kanaky et en Guyane, ainsi qu’en Martinique et en Guadeloupe : de toute évidence, la colonisation n’y renvoie pas seulement au passé. Le scandale du chlordécone en est un rappel brutal. C’est encore vrai dans l’Hexagone : en témoignent, en particulier dans les quartiers populaires, la ségrégation spatiale et les discriminations raciales, les violences policières et les injustices judiciaires – en présence d’un appareil judiciaire reproducteur des inégalités de genre et de race dans ses décisions. La France est une société postcoloniale en un sens précis : son passé colonial continue d’être bien présent. La question sociale y est traversée par la question raciale. Et trop d’institutions, depuis longtemps, organisent et perpétuent l’ordre colonial – à commencer par la police de ce pays.
Dans le monde entier, cette histoire est inscrite aujourd’hui, non seulement dans les corps, mais aussi, inséparablement, dans la terre, l’eau et l’air. Les écocides résultent d’un extractivisme colonial, dont les conséquences, qu’il s’agisse de pollution ou de dérèglement climatique, pèsent, au premier chef, sur le Sud global. La violence est à la fois écologique et économique, sanitaire et sociale, militaire et politique. Le néolibéralisme autoritaire s’arme de logiques raciales pour imposer son ordre toujours plus inégalitaire, de manière d’autant plus violente qu’il s’abat d’abord et surtout sur « les jeunes », c’est-à-dire les nouvelles générations, comme pour les empêcher de façonner leur, notre avenir.
Or la révolution réactionnaire en cours un peu partout s’acharne à nier cette réalité pour célébrer le rôle positif de la colonisation, et pourquoi pas de l’esclavage. Au moment même où des voix parviennent à se faire entendre, de Black Lives Matter dans les rues aux théories critiques de la race dans le monde universitaire, le conservatisme cède la place au néofascisme pour mieux réprimer les discours de contestation et les manifestations de protestation. Il ne s’agit pas seulement de la question raciale : alors que les mobilisations féministes bousculent l’ordre patriarcal sous la bannière de MeToo, le masculinisme anime l’extrême droite et ses discours xénophobes et racistes. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment même où les mouvements sociaux alimentent et se nourrissent en retour des savoirs critiques, l’anti-intellectualisme politique s’acharne à les opposer par une rhétorique populiste.
C’est dans ce contexte que nous allons au contraire créer un espace où convergent les engagements militants et intellectuels pour secouer cet héritage colonial dont la violence sociale et étatique rend la vie invivable à tant d’entre nous. Tel est l’objet de la Fondation DICÉ. Les dominations de classe, mais aussi sexuelles et raciales, se reproduisent par l’amnésie de leur genèse. Beaucoup de travaux ont déjà été réalisés pour faire connaître et reconnaître ce qui s’est vraiment passé : à nous de les relayer. Nous allons donc nous battre pour faire entendre davantage des récits autres que les mythologies nationales et nationalistes : l’identité française est un mythe mobilisé pour exclure et discriminer. Nous voulons rendre visible et audible un passé qui n’en finit pas de peser sur notre présent.
À quel programme d’action va s’atteler la Fondation DICÉ, les années qui viennent ?
À travers le pays, nous contribuerons, de manière continue, à des rencontres décoloniales. Pour restituer l’histoire, au lieu du mythe, nous confronterons des savoirs de métier et des savoirs d’expérience. Pas une semaine ne passera sans réunions, ici ou là, dans des cafés, des librairies, des Bourses du travail, des bibliothèques, des locaux syndicaux, des médias indépendants, des salles municipales, pour faire vivre des échanges entre l’étude de l’histoire et l’histoire vécue.
Pour resignifier les lieux où nous nous ferons entendre, nous participerons du mouvement qui, symboliquement, débaptise des places et des avenues, et surtout les rebaptise, mais aussi déboulonne des statues pour en reboulonner d’autres, au moins virtuellement. Pour être symboliques, ces gestes n’en sont pas moins réels : ils transforment les regards. Les résistances qu’ils suscitent en sont et seront la preuve. Nous en ferons les marques de petits remplacements.
En pratique, avec d’autres, nous aiderons à une cellule d’appui juridique composée de juristes, d’avocats et de magistrats, pour que les personnes confrontées au racisme puissent se défendre en s’armant du droit. Nous contribuerons à ce que les professionnels du droit prennent mieux conscience des inégalités de genre et raciales (à la reproduction systémique) à laquelle ils participent dans leurs stratégies d’assistance pour les avocats, et dans les décisions rendues pour les magistrats (inégalité frères et sœurs dans le règlement des successions, époux/compagnon favorisé au détriment des épouses/ compagnes lors des séparation de couples, lourdes condamnations à l’égard de populations déjà fragilisées par la pauvreté et la violence, etc.)
Parallèlement, en partenariat avec l’association Stop aux violences d’État1 dont l’action est pionnière, la Fondation aidera à fabriquer un collectif unitaire impliquant des associations, des syndicats, des élu.es et des intellectuel·les solidaires, pour l’abolition de l’Article L435-1 – Code de la sécurité intérieure, qui revient à doter les forces de l’ordre d’un véritable « permis de tuer ».
Si la bataille commence dans ce pays, nous ne comptons pas pour autant nous cantonner à la France. Les logiques coloniales ne connaissent pas de frontières ; il doit donc en aller de même de notre combat. Nous allons, avec d’autres, nous efforcer de l’internationaliser : il sera essentiel de travailler avec des collectifs des différents continents, et en particulier issus des pays du Sud. Le réseau que nous développerons constituera une forme d’Internationale Décoloniale.
Nous nous battrons pour la restitution de restes humains mais aussi d’objets spoliés dans une logique coloniale d’extractivisme culturel qui s’entassent dans les musées du Nord et dont la vocation est de retrouver une place dans les sociétés du Sud. Telle que le prévoit déjà la loi du 26 décembre 2023 relative à la restitution de restes humains appartenant aux collections publiques. Mais il faut à présent travailler avec les parlementaires à édicter une loi générale de restitution des biens culturels et non plus au cas par cas.
Parce que dénoncer l’appropriation culturelle, ce n’est pas revendiquer l’étanchéité des identités, nous contribuerons à la circulation de productions critiques (par exemple des films documentaires) qui ont été souvent effacées, et parfois censurées. De même, nous travaillerons avec des maisons d’édition pour aider à des partenariats internationaux, pour que soient davantage traduits, connus et reconnus, des livres venus d’Afrique, mais aussi d’Asie, etc.
Nous allons élaborer un contre-musée décolonial, avec un espace numérique et des itinérances. Il ne s’agira pas de collections, mais de présentations, en multipliant les documents (outre les objets, des lettres, des photographies, des musiques, des chants et danses, des rituels, etc.), désormais libérés de leurs vitrines. En contre-modèle des musées, seront présentés, c’est-à-dire rendus présents, des univers, des mondes sensibles, vécus, bruyants, au lieu qu’ils soient, par fragments, muséifiés, renvoyés au silence. Nous aspirons ainsi à passer du patrimoine au matrimoine. Il ne s’agit pas seulement de contester ce qui est ; nous souhaitons contribuer à faire exister, en même temps qu’une histoire alternative, d’autres manières de la raconter, de la montrer, de la diffuser. Certes, les statues meurent aussi ; mais nous voulons œuvrer à les faire vivre.
Nous constituerons un dictionnaire, à l’instar de Wikipédia ou du Maitron, recensant les figures de femmes et d’hommes qui ont participé à la décolonialité avec leurs propres moyens. En Algérie, les premiers à se révolter ce sont les poétes oraux qui, dès le XIXeme siècle ont fait connaitre leur indignation, tel Si Mohand Ou M’hand, par exemple. Il a fallu attendre les années cinquante pour que naisse une génération d’écrivains francophones (Mouloud Féraoun, Mouloud Mammeri, Mohamed Dib, Kateb Yacine) qui, par le roman contribuera à révéler au monde la situation de l’Algérie. Mais ill s’agira de recenser toutes les figures connues et moins connues ou anonymes, quidans chaque région du monde résistèrent. Afin d’avoir une vision globale du phénomène colonial et décolonial. Faire entendre leurs vies, leurs actes, leurs textes, leurs voix.
Quand nous disons : « décolonisons ! ». Nous refusons le partage entre l’engagement de terrain et les batailles culturelles. Il n’est pas question d’opposer la pratique à la théorie. Pour nous, il ne s’agit pas seulement d’une logique d’alliance entre militant·es et intellectuel·les ; le symbolique est bien réel, et c’est un enjeu pour tout le monde. Bousculer nos imaginaires, c’est faire bouger l’ordre social. S’en prendre aux colonisations, en leurs formes passées ou actuelles, fera trembler, toutes ensembles, les formes multiples et emmêlées de dominations.
Pourquoi nommer DICÉ cette Fondation, du nom de cette déesse grecque oubliée, qui protégeait la justice entre les humains ? Car il s’agit de rendre justice aux populations violentées par l’ordre colonial. Car nous disons qu’attendre n’est plus possible.
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[1] Se reporter sur ce point au site très utile : https://stopauxviolencesdetat.fr
